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‘’La boussole du Chef de l’Etat ce n’est pas le FMI, ce sont ses compatriotes. Et les ministres sont des collaborateurs du Chef de l’Etat, et non du FMI.’’Christian Penda Ekoka Conseiller du président Paul Biya

12.06.2018(13H40)

Après l’échec du Cameroun dans l’atteinte des objectifs du programme triennal, un échec marqué par la dégradation des indicateurs de croissances, l’institution de Bretton Wood Banque mondiale tire la sonnette d’alarme et invite le gouvernement à opérer des reformes notamment dans les dépenses publiques.

En Septembre 2017 , lorsque la mission du FMI au Cameroun venait féliciter les dirigeants pour leurs efforts dans la mise en exécution des programmes et la relance de l’économie nationale, Christian Penda Ekoka, Conseiller du président Biya remonté par ce rapport irréaliste vu les réalités et souffrances des camerounais, avait laissé de côté  tous les usages diplomatiques pour déclarer dans un entretien réalisé par Cameroun Liberty  ‘’Quand le FMI congratule les dirigeants de l’Economie et des Finances d’un pays, je deviens très inquiet pour le développement de ce pays.’’




Un an plus tard, les rapports de ces mêmes institutions lui donnent raisons, la réalité économique étant évidente. Ci-dessous, l’entretien du conseiller du président Paul Biya.

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Le chef de mission du Fonds monétaire international (FMI) au Cameroun à l’issue d’un tête à tête avec le ministre camerounais de l’Économie, du Plan et de l’Aménagement du territoire, Louis Paul Motaze, a  salué «la bonne performance du gouvernement au titre des objectifs du programme, la mobilisation des autorités pour vraiment atteindre les objectifs, la mise en œuvre des réformes structurelles qui sous-tendent le programme non-seulement dans le cadre du Cameroun, mais aussi au niveau de la région». En effet, au milieu de l’année 2017, le Cameroun est une fois de plus retourné dans un nouveau programme du FMI, l’institution annonçait un crédit de 666,2 millions de dollars au Cameroun, en échange d’un programme économique à mener sur trois ans pour redresser une économie mise à mal par la chute des prix pétroliers.

Christian Penda Ekoka expert en économie de développement, il est conseiller technique à la présidence de la république du Cameroun, il répond aux questions de Cameroun Liberty.

Les hauts responsables de l’Economie et des Finances du Cameroun s’enorgueillissent souvent des satisfecit du FMI relativement aux performances de notre économie, qu’en pensez-vous ?

Quand le FMI congratule les dirigeants de l’Economie et des Finances d’un pays, je deviens très inquiet pour le développement de ce pays. S’agissant du Cameroun, je suis inquiet pour la réalisation des objectifs de la politique poursuivie par le Chef de l’Etat, car ceux-ci visent la satisfaction des aspirations économiques et sociales de ses compatriotes, or sur ce plan nous sommes  loin du compte. La boussole du Chef de l’Etat ce n’est pas le FMI, ce sont ses compatriotes. Et les ministres sont des collaborateurs du Chef de l’Etat, et non du FMI.

Il n’y aurait donc pas pour vous de motifs de tirer vanité des félicitations du FMI?

Qu’est-ce qui peut amener le FMI à féliciter un pays où le PIB par habitant stagne à 1200 dollars US depuis de nombreuses années, avec une forte tendance au déclin, reflétant ainsi une extrême faiblesse du pouvoir d’achat des ménages ; où une population, dont 80% ont moins de 30 ans et mènent une vie sans espoir ni perspective. Situation qui préoccupe au plus haut point tous les observateurs avertis du Cameroun, y compris les institutions internationales au regard de l’immense potentiel de notre pays.




Quel est le motif de satisfaction du FMI dans un pays où la pauvreté, la précarité, les injustices et les inégalités s’aggravent ; où les populations, depuis de nombreuses années, n’arrivent pas à accéder aux services d’infrastructure de base: eau potable, à l’électricité, soins de santé, éducation, transports, logements, etc. ; où le taux de pénétration d’internet est faible ; où l’attractivité des investissements privés laisse à désirer, au point où le volume des investissements directs étrangers est quasi nul ; où l’accès aux crédits des entrepreneurs locaux est un calvaire…

Quel est le motif de fierté du FMI dans un pays où la fracture sociale se creuse par une croissance non inclusive, où le développement régional est fortement déséquilibré, avec des défis environnementaux graves (déforestation, assèchement des cours d’eau et autres effets des changements climatiques) ?

Quel est le motif de louanges dans un pays où les entreprises publiques, en raison de leurs médiocres performances, sont devenues des facteurs d’appauvrissement, alors que mieux gérées elles auraient dû être des vecteurs de création de richesses ?

Quel est le mobile de vanité dans un pays où, en raison de multiples défaillances institutionnelles (carence de régulation ou de suivi des concessions), les consommateurs et les usagers sont constamment victimes ou otages des concessionnaires de service public, avec pour effet des hécatombes sur nos routes et une qualité amoindrie des prestations ?

Quel est le motif d’autoglorification dans un pays qui est exclusivement un lieu de consommation de biens et services en bout de chaîne, et non un centre de production industrielle ?

Quel est le motif de satisfecit du FMI dans un pays où le déséquilibre de la balance des paiements trahit une importation tous azimuts, y compris celle des cure-dents ;  où la croissance peine à dépasser 4%, rythme qui ne permettra jamais d’atteindre le cap des pays émergeants à l’horizon souhaité de 2035 ?

Enfin, quel est le motif de fierté du FMI devant un tel paysage sombre sinon la docilité de nos dirigeants économiques face à ses directives ?




Pouvez-vous nous éclairer davantage sur ce dernier aspect ?

Le FMI une des institutions de l’architecture  qui gère l’ordre économique mondial à nos jours. Cette configuration a été conçue à Bretton-Woods aux lendemains de la deuxième guerre mondiale, sous le leadership des Etats-Unis, grand vainqueur de cette guerre. Outre le FMI, elle comprend la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, communément appelée Banque mondiale), la Banque des règlements internationaux, le GATT (aujourd’hui OMC), le Centre international du commerce (CIC). Dans ce schéma le rôle dévolu au FMI était d’apporter une assistance aux pays qui ont des problèmes de balance des paiements, en leur prêtant le nécessaire. Mais le FMI, lui-même, ce finance sur les marchés internationaux par des fonds de placement dont le gros provient des fonds de pension américains (l’argent des retraités américains). Vous comprenez donc que le FMI a tout intérêt à prioriser le remboursement de ces fonds, quitte à vous décharner jusqu’à l’os, par sa cure de cheval. C’est pourquoi, tout dirigeant économique avisé devrait savoir que l’idéal dans la gestion économique et financière d’un pays est d’éviter d’avoir le FMI sur le dos. A cet égard, notre mariage sans fin avec cette institution est loin d’être un indicateur de bonne performance de notre gestion économique.

Que dites-vous des pays asiatiques qui ont connu un essor économique important au cours des trente à cinquante dernières années. ?

En Asie, on n’a pas un exemple de pays qui se soit développé avec les conseils du FMI, ou des institutions de Bretton Woods. Par exemple, on sait que si la Chine et l’Inde avaient suivi les conseils de ces institutions, elles ne se seraient pas développées. Idem pour les pays autrefois appelés les quatre dragons d’Asie : Singapour, Hong Kong, Corée et la Taïwan. Dans le même mouvance, on connaît la défiance de l’ancien Premier ministre de la Malaisie, Mahatir Mohamad, à l’égard de ces institutions. Vous  observez d’ailleurs que la Chine prend progressivement ses distances par rapport à ces institutions, avec par exemple la création d’une banque internationale pour le financement des infrastructures, en dépit de l’opposition américaine. De la même manière cherche-t-elle à se libérer de l’emprise du dollar US comme monnaie de réserve pour ses échanges internationaux.




Quels enseignements peut-on tirer des exemples des pays asiatiques que vous avez étudiés dans votre  vie antérieure de consultant international ?

 

Un trait commun dans le « miracle » des pays asiatiques : des leaders étaient animés d’une volonté farouche de développer, de moderniser et d’industrialiser leurs pays. Dans cette optique, ils mirent en place des politiques volontaristes conséquentes, illustrées par exemple par des stratégies d’industrialisation tirées par les exportations vers les marchés mondiaux. Cette stratégie les forçait à « compétir » avec les meilleurs dans les processus de fabrication.

Vous parlez souvent de l’inapplication des réformes structurelles comme cause fondamentale de nos problèmes économiques, le FMI dit la même chose, vous vous rejoignez donc ?

Non, il y a une grande différence, je ne félicite pas des gens qui ne mettent pas en œuvre les réformes structurelles, préconisées depuis plus de vingt ans comme susceptibles d’apporter des réponses durables à nos problèmes, c’est-à-dire des réformes visant à rendre notre économie vigoureuse, compétitive et inclusive.

Pouvez-vous expliciter ?

L’Etat-Providence fut identifié par différents diagnostics (y compris celui des institutions de Bretton Woods), comme la principale cause de la crise économique au Cameroun dans les années 80.  L’Etat était au cœur d’un processus d’allocation inefficiente des ressources. Le moteur de ce paradigme était  alimenté une administration paralysante, caractérisé par un mélange de corruption et de népotisme, avec pour conséquence l’étouffement de l’élan entrepreneurial et de la naissance de marchés efficients. C’est pourquoi, pour y remédier, le premier plan d’ajustement structurel (PAS) préconisa, dès cette époque, des réformes structurelles visant à libéraliser l’économie, avec pour corollaire un rôle prépondérant à l’initiative privée comme moteur de la croissance, et la création par l’Etat d’un environnement infrastructurel et institutionnel propice au développement des affaires.

Et que s’est-il passé ?

Vous pouvez le constater vous-même. Plus de vingt-cinq ans après l’initiation du premier PAS, ce processus décisionnel irresponsable ne s’est pas réformé. Bien au contraire, nous nous enfonçons dans le vieux modèle dénoncé. Ainsi, tant dans le secteur productif que dans celui des infrastructures, la bureaucratie administrative reste prégnante au détriment du marché dans l’allocation des ressources, aussi bien dans les décisions de construction des infrastructures que dans la création ou la gestion des entreprises publiques. Et les mêmes causes produisant les mêmes effets, la dégradation des performances économiques et sociales  se poursuit, avec pour effet l’aggravation de la précarisation et de la paupérisation des populations face à une démographie galopante. Il s’agit là, malheureusement, d’un legs dangereux à votre génération et celles qui vous suivront.




Vous qui avez été consultant de plusieurs organisations internationales, parmi lesquelles celles de Bretton Woods – notamment l’IFC et la Banque mondiale -, l’UE, le PNUD, l’ONUDI et la BAD, avez-vous l’impression que le problème proviendrait des équipes actuelles du FMI ?

Voyez-vous, en tant qu’institution le FMI a une mémoire institutionnelle, même si ce ne sont plus le même personnel que dans les années 90. A ce titre, son staff actuel est censé savoir tout ce que je viens de dire. A cet égard, il sait bien que la source fondamentale de nos maux réside dans des défaillances de gouvernance économique, en matière d’allocation des ressources, de planification et de priorisation des actions publiques, de leur mise en œuvre, de leur évaluation et contrôle.

Quelle est  pour vous la principale conséquence de cette attitude du FMI ?

En définitive cette complaisance du FMI à notre égard fait davantage de mal que de bien à notre pays et à ses populations. A mon avis elle ne sert pas efficacement les objectifs de la politique du chef de l’Etat. Je préfère de loin des critiques qui permettent de progresser que des louanges qui nous endorment. C’est pour cela que je les exhorte à ne pas faire la politique de l’autruche ou à utiliser la langue de bois, le Cameroun et les Camerounais ont également une mémoire collective. Pour utiliser une métaphore, un médecin ne peut pas diagnostiquer une maladie pendant 25 ans et prescrire la même thérapie, et ne pas se rendre compte que le patient se joue de lui.

Vous parlez souvent de l’impératif d’une économie entrepreneuriale pour l’émergence du Cameroun, pouvez-vous développer votre pensée pour nos lecteurs ?




En fait, l’économie entrepreneuriale s’inscrit dans le changement de paradigme préconisé par les réformes structurelles. En effet, le Cameroun ne peut gagner le pari de l’accélération de sa croissance sans changer de paradigme et inverser cette tendance, notamment en encourageant par des politiques appropriées  l’émergence d’un secteur privé local compétitif, en y attirant  un flux important d’investisseurs extérieurs, en favorisant l’éclosion et l’émancipation de véritables entrepreneurs locaux. C’est cette trajectoire qui permettra  de maximiser le contenu local des investissements (e.g. emplois, sous-traitance et transferts de technologies). C’est cela qu’enseigne l’expérience de tous les pays qui ont accompli cette performance, notamment en Asie. En effet, ce sont ces entrepreneurs qui s’engageront dans la prise de risque, dans la valorisation des matières premières agricoles, minières ou pétrolières. Ce sont eux également qui permettront au pays de gagner le pari de l’industrialisation.

Que pensez-vous des avis des agences de notation de crédit telles que Standard and Poor’s ou Fitch ?

Comme vous le savez, la crise financière de 2008 a provoqué une crise de confiance dans le processus d’évaluation des actifs financiers par ces agences, mettant en cause leur indépendance et leur neutralité. Par exemple, des dettes émises par certaines institutions ou entreprises avaient obtenu une sur-appréciation, en décalage avec le degré réel de risque y afférent. Cette bonification de l’appréciation avait encouragé les investisseurs à acquérir des actifs en fait douteux. Ce phénomène entraîna la mise à l’index de leurs méthodologies de « credit rating ». Bien qu’elles aient opéré des réformes visant à renforcer la rigueur et la fiabilité de leurs analyses, ces agences n’en demeurent pas moins les clients des prêteurs ou des emprunteurs, et leurs appréciations n’entraînent aucun engagement de leur part. Par exemple, n’oubliez pas que ces agences ont noté la dette publique grecque, dont le remboursement s’avéra difficile plus tard pour le gouvernement grec. Cet épisode conduisit à la mise en place d’un plan d’austérité en Grèce, avec pour effet une récession profonde de l’économie de ce pays.

Que dites-vous de leur notation relative au Cameroun ?

Je ferai les mêmes observations générales que ci-dessus. Toutefois, s’agissant particulièrement du Cameroun, je dois souligner qu’elles alertent depuis un moment sur des tendances préoccupantes de notre économie – à l’instar de la faiblesse du PIB par habitant, de l’évolution de l’endettement, du creusement des déficits internes et externes, etc-, et leurs conséquences fâcheuses à terme telles par exemple le réalignement du franc CFA.

 




Quelles sont vos préconisations pour une croissance vigoureuse et inclusive au Cameroun, pour relever les défis auxquels la jeunesse est aujourd’hui confrontée et lui redonner espoir.

Face à l’échec du modèle actuel centré sur un Etat-Providence, s’appuyant une sur une bureaucratie paralysante, l’objet des réformes structurelles porte sur l’édification d’une économie entrepreneuriale, dans le cadre d’une allocation des ressources déterminée par les forces du marché. L’Etat ne doit pas se substituer au marché mais il y joue un rôle important par la création d’un environnement physique, institutionnel et règlementaire qui en garantit le fonctionnement efficace. En effet, au cœur de l’économie libérale, se trouve le marché sous-tendu par un certain nombre de caractéristiques : le maintien permanent de la concurrence, ou la lutte contre la constitution des monopoles ou des cartels, la symétrie de l’information des acteurs ; la sécurité juridique à travers une administration judiciaire compétente ; une canalisation efficiente de l’épargne intérieure et du crédit vers des utilisations productives ; la priorité à l’industrialisation,  et à la modernisation du pays par l’émulation des technologies modernes, notamment les TIC ; la libre entreprise et la concurrence, l’encouragement des entrepreneurs, la déréglementation du marché des facteurs et des produits ; la conquête des marchés extérieurs.

On ne développe pas un pays avec des administrateurs, mais avec des entrepreneurs, des ingénieurs, des techniciens, appuyés par un gouvernement qui, comprenant le secret de ce cercle vertueux, met en place des politiques incitatives à un processus inclusif de création de richesses, à travers la production et la commercialisation des biens et services.

Enfin, et c’est très important et urgent, il faut corriger les défaillances de gouvernance économique énoncées plus haut, en matière d’allocation des ressources, de planification et de priorisation des actions publiques, de leur mise en œuvre, de leur évaluation et contrôle.

 

Entretien réalisé par Albin Njilo de Cameroun Liberty

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