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Les incertitudes se renforcent au Cameroun après une élection contestée

07.11.2018(15h40)

Le Cameroun s’est rendu aux urnes le 7 octobre, dans un contexte marqué par plusieurs crises, notamment le conflit entre le gouvernement et les séparatistes anglophones. Selon l’analyste de Crisis Group Hans De Marie Heungoup, présent au Cameroun lors de l’élection, le scrutin a aggravé les problèmes du pays mais a aussi donné des raisons d’espérer.

Le 22 octobre, les autorités camerounaises ont déclaré le candidat sortant Paul Biya vainqueur de l’élection présidentielle avec 71 pour cent des voix. Que s’est-il passé ?

Jamais depuis 1992 une élection présidentielle ne s’était déroulée dans un tel contexte d’insécurité. Dans l’Extrême-Nord, Boko Haram poursuit des attaques de basse intensité et les 240 000 personnes actuellement déplacées sont la conséquence la plus prégnante de près de cinq années de conflit. A l’Est, des groupes armés venus de République centrafricaine sèment la violence. Dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, l’insurrection séparatiste prend de l’ampleur avec des combats presque quotidiens contre les forces de sécurité.




Le jour du scrutin, aucun incident majeur n’a été signalé dans les régions francophones, où environ 55 pour cent des électeurs inscrits ont voté. Mais dans les zones anglophones, des accrochages entre séparatistes armés et forces de sécurité ont eu lieu dans de nombreuses villes, entachant l’élection. Selon Elecam, l’instance électorale officielle, 5 pour cent seulement des électeurs inscrits se sont rendus aux urnes dans la région du Nord-Ouest et 16 pour cent dans le Sud-Ouest. Les chiffres pour le Sud-Ouest pourraient avoir été gonflés, selon plusieurs sources que j’ai contactées, y compris des agents électoraux dans cette région.

Le vote a révélé la profonde méfiance des régions anglophones à l’égard de l’Etat.

En déclarant Paul Biya vainqueur, le Conseil constitutionnel n’a pas surpris grand monde, mais l’ampleur de sa victoire en a étonné plus d’une. Il était clair dès le départ que son contrôle total de la machine étatique et de l’appareil électoral, ainsi que les divisions entre ses rivaux lui garantissaient une part significative des voix, même si compte tenu de toutes les irrégularités, il est difficile de vérifier le décompte. De nombreuses personnes pensent que le contrôle du président sur le Conseil constitutionnel, qui tranche les litiges électoraux et annonce les résultats, lui a permis de gonfler son score bien au-delà de la part des voix nécessaire pour gagner, afin de démontrer sa domination. Les adversaires de Biya ont crié à l’injustice, ce qui provoqué une vive confrontation postélectorale. La plupart des observateurs internationaux, y compris l’Union africaine, ont relevé des irrégularités, mais n’ont pas contesté les résultats d’ensemble proclamés par le Conseil constitutionnel. En revanche, Mgr Samuel Kleda, archevêque de Douala et président de la Conférence épiscopale nationale, a remis en question la décision du Conseil constitutionnel en soulignant qu’il était peu probable que Biya ait gagné dans les deux régions anglophones et dans l’Extrême-Nord.




Globalement, quelle importance revêt cette élection ?

Quatre aspects importants doivent être signalés.

Tout d’abord, le vote souligne l’impérieuse nécessité d’instaurer un climat de confiance entre la population dans son ensemble et l’Etat. Le président Biya doit chercher de toute urgence à rétablir la confiance dans les institutions, y compris celles qui sont chargées d’organiser les élections. Il faudrait commencer par nommer des personnalités plus neutres sur le plan politique au sein de l’instance électorale Elecam et leur permettre d’élire elles-mêmes leur président, qui est actuellement nommé par Biya, comme tous les autres membres. Même ces mesures qui vont de soi peuvent être difficiles à accepter pour ceux qui, à Yaoundé, veulent garder un contrôle étroit sur les futures élections. Par conséquent, la pression internationale est un élément important de l’équation.

Deuxièmement, le vote a révélé la profonde méfiance des régions anglophones à l’égard de l’Etat. Le faible taux de participation est dû en partie aux actes de violence et à l’influence des séparatistes. Mais cela reflète aussi la colère de nombreux anglophones contre le gouvernement et face à l’organisation du vote en dépit du contexte de crise dans ces régions.

Troisièmement, au-delà des tensions liées à la crise anglophone, il y a des signes évidents de tensions croissantes parmi les groupes ethniques du Cameroun, comme nous l’avons détaillé dans notre dernier rapport. Tandis que les années de Biya au pouvoir semblent désormais comptées (il a 85 ans), toutes les parties pourraient être tentées d’attiser ces antagonismes en mobilisant leurs bases ethniques respectives pour accéder au pouvoir. Pour contrer ce risque, le gouvernement devrait faire en sorte que ses propres partisans, qui sont responsables d’une grande partie de cette animosité, fassent preuve de retenue. Le président devrait aussi dénoncer les efforts visant à aggraver les divisions ethniques, notamment sur les réseaux sociaux. Un dialogue national, que Crisis Group a recommandé par le passé, pourrait également résoudre les tensions communautaires.




Enfin, la campagne électorale, en particulier dans sa phase finale, a suscité l’intérêt d’un nombre surprenant de personnes. Plusieurs nouveaux candidats, en particulier Maurice Kamto – qui s’est révélé être le principal adversaire de Biya – et Cabral Libii, ont attiré des dizaines de milliers de personnes lors de leurs derniers meetings de campagne. Des millions de personnes collées à leur poste de télévision ont regardé les audiences de la Cour constitutionnelle sur les allégations d’irrégularités, et de nombreux Camerounais semblent avoir moins peur de critiquer le gouvernement. Ce regain d’énergie dans ce qui a longtemps été un contexte politique moribond est de bon augure pour l’avenir, mais si les espoirs de changement sont déçus à moyen terme, la colère pourrait gronder.

Qu’est-ce qui a suscité des tensions postélectorales ?

Le 8 octobre, au lendemain du vote, Kamto, qui a bénéficié du retrait d’un autre candidat important, Akere Muna, avec lequel il s’est ensuite allié, a affirmé avoir gagné en s’appuyant sur les chiffres de son propre parti, plongeant le pays dans une crise postélectorale. Deux autres candidats de l’opposition, Libii et Joshua Osih, ont par ailleurs présenté ce qu’ils prétendent être des preuves de fraude généralisée, en particulier dans les régions de l’Extrême-Nord, du Sud, de l’Est, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Certaines de ces preuves, qui reposent en partie sur les rapports officiels de la commission nationale de recensement général des votes, semblent crédibles : dans un bureau de vote de Yaoundé, un haut responsable de l’équipe de Kamto a constaté que quelqu’un d’autre avait déjà voté à sa place ; dans certaines zones de la région du Sud, le nombre d’électeurs a dépassé celui des inscrits, et Biya a obtenu 100 pour cent des voix. Ailleurs, des partisans du parti au pouvoir ont expulsé des représentants de partis d’opposition des bureaux de vote et ont même agressé certains d’entre eux. Le Conseil constitutionnel a également commis plusieurs erreurs lors du décompte. Par exemple, le nombre total de voix en faveur de Kamto dans la région du Centre était inférieur à celui qu’il avait obtenu dans une seule circonscription de cette région. Le conseil a utilisé ce décompte dans sa proclamation finale des résultats sans reconnaitre ses erreurs.

Qu’en est-il des régions anglophones ?

Au sein de la minorité anglophone, peu de personnes se sont intéressées à l’élection. Ni le gouvernement ni l’opposition n’ont fait campagne dans ces régions. Le très faible taux de participation montre aussi que les séparatistes, qui ont appelé au boycott, ont un pouvoir considérable sur le terrain. Mais beaucoup d’anglophones pensent que le vote n’aurait pas dû avoir lieu dans un contexte de violence et de déplacement. Ils n’ont pas vu grand-chose qui puisse résoudre leurs problèmes dans les programmes des candidats. Le faible taux de participation reflète donc aussi leur rejet du processus électoral et l’insatisfaction généralisée à l’égard de l’Etat.

Cela dit, Kamto jouit d’un certain soutien parmi les anglophones. Le gouvernement séparatiste intérimaire l’a félicité pour « sa victoire » et l’a exhorté à la défendre, espérant aussi certainement marquer des points contre le gouvernement à Yaoundé.




Le conflit anglophone se transforme progressivement en guerre civile. Seul le dialogue entre les séparatistes armés et le gouvernement pourra arrêter l’escalade. Certains dignitaires religieux tentent d’organiser une conférence générale anglophone, qui permettrait d’identifier des interlocuteurs anglophones en mesure de négocier ensuite avec le gouvernement. Ce serait donc une initiative bienvenue pour préparer la médiation. Malheureusement, le gouvernement compte principalement sur une campagne militaire pour écraser les rebelles, tandis que les séparatistes demandent que les négociations bénéficient d’un dispositif de médiation internationale et aient lieu sur un terrain neutre.

Ces deux positions sont contreproductives. Si le gouvernement finit par vaincre les séparatistes, ce ne sera qu’à l’issue d’une guerre longue et coûteuse, qui alimentera probablement les griefs des anglophones et jettera ainsi les bases de nouvelles violences à l’avenir. Déjà, les combats ont tué entre 450 et 500 civils, 185 membres des forces de sécurité et des centaines de séparatistes armés. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, 437 000 habitants des régions anglophones sont déplacés à l’intérieur du pays et 26 000 sont réfugiés au Nigéria. Les séparatistes, pour leur part, ont peu de chances de remporter une victoire militaire. Leurs activités ouvrent la voie à une longue guérilla qui affecte déjà profondément la population civile qu’ils prétendent représenter et qui, à long terme, érodera la sympathie dont ils bénéficient encore.

Depuis plus d’un an, Crisis Group appelle le gouvernement à dialoguer avec les représentants de la minorité anglophone. La conférence générale anglophone prévue les 21 et 22 novembre est une bonne occasion pour le gouvernement de manifester sa bonne volonté. Il devrait autoriser la tenue de la conférence, libérer des détenus et leur permettre, ainsi qu’à la diaspora, de participer, en prélude à des pourparlers.

Les acteurs internationaux semblent incapables ou réticents à pousser Biya à s’attaquer aux problèmes intrinsèquement liés à son mode d’exercice du pouvoir.

Quelle direction prend désormais le pays ?

Le président Biya reste plutôt en position de force. Son gouvernement conserve le contrôle de l’administration et des forces de sécurité, et son autorité sur le terrain n’est remise en cause que dans les zones anglophones. Mais le sentiment de sécurité du gouvernement, même après une élection qui a porté atteinte à son image à l’intérieur du pays et à l’étranger, renforce sa conviction qu’il n’a pas besoin d’engager des réformes ou d’ouvrir un dialogue avec la population.

Néanmoins, les choses changent. Tant les politiciens de l’opposition que le grand public semblent déterminés à défier le gouvernement. Cette révolte pourrait porter ses fruits lors des élections législatives et municipales d’octobre 2019, car de nombreux jeunes que les élections laissaient auparavant indifférents veulent maintenant s’inscrire pour voter. A Yaoundé et à Douala, j’ai rencontré beaucoup de jeunes qui regrettent de ne pas l’avoir fait à temps pour l’élection présidentielle. Ils ne croyaient pas en la possibilité de changer les choses, mais après avoir vu la campagne combative de l’opposition, l’alliance entre deux candidats majeurs de l’opposition (Kamto et Muna) et les audiences du Conseil constitutionnel, beaucoup d’entre eux se rendent compte qu’ils ont peut-être raté une véritable occasion.

Mais si cette énergie n’est pas canalisée de manière constructive, elle pourrait se transformer en frustration. Avant l’élection, j’ai appris que de petits groupes dans les régions francophones avaient l’intention de recourir à la violence contre l’Etat. Bien qu’ils demeurent petits, deux de ces groupes ont des liens avec les séparatistes anglophones. Des mesures de sécurité renforcées ne suffiront pas à elles seules à endiguer ce phénomène, né de l’insatisfaction de la population envers le gouvernement. Même si les forces de sécurité peuvent sévir contre les groupes existants, d’autres pourraient émerger.




Certains gouvernements occidentaux exhortent à juste titre le gouvernement à engager le dialogue avec les anglophones – en particulier, ils doivent maintenant le convaincre de permettre l’organisation de la conférence anglophone. Mais les acteurs internationaux semblent incapables ou réticents à pousser Biya à s’attaquer aux problèmes intrinsèquement liés à son mode d’exercice du pouvoir et qui risquent aussi de provoquer des conflits dans les zones francophones. Le président étant susceptible de rester au pouvoir, la plupart des puissances étrangères semblent avoir établi qu’il était préférable pour elles de ne pas trop critiquer les résultats de l’élection ou, plus largement, la fermeture de l’espace politique et l’intolérance à l’égard de l’opposition.

Dans l’ensemble, bien entendu, l’avenir du Cameroun repose avant tout sur ses citoyens, en particulier sur la question de savoir si les opposants de Biya et la population en général peuvent se mobiliser, et quelle forme cette mobilisation pourrait prendre. En ce sens, bien que l’élection ait été source de divisions, que les causes d’inquiétude soient nombreuses, notamment dans les régions anglophones, et que les années à venir risquent d’être difficiles, elle a aussi fourni des motifs d’optimisme.

La stabilité du Cameroun repose sur ces facteurs imprévisibles. Même si l’avenir est très inquiétant, il y a de l’espoir à l’horizon.

Crisisgroup.ORG

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